Lettres du Berry

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Le Berry m’était totalement inconnu. Si j’ai parcouru le monde d’est en ouest, j’ai, en revanche, peu voyagé en France. En apprenant mon plan de revenir au pays, un ami me parla du Berry. Une fois la décision prise, le reste alla presque de soi et la recherche pour le logis idéal commença.
Située dans un lieu-dit composé d’une ferme et d’un hameau, j’ai tout de suite senti que cette maison, déjà présente sur le cadastre napoléonien de 1830, deviendrait mon foyer. Tout de suite, c’est peut-être inexact.

L’histoire d’une recherche.
Celle d’une maison où il fera bon vivre. Un petit coin de paradis où seul le temps de la littérature existera encore. Ecrire et lire au gré des saisons. Sous un arbre ou au coin de la cheminée.

Mais avant le paradis…
La dure réalité de l’offre immobilière. Ses agents parfois typiques, souvent cocasses.

“Aux alentours de Paulnay, trois superbes chevaux me bouchent le passage. Ils se promènent tranquillement, seuls au milieu de la route. Je voudrais éviter de les effrayer ; je roule au pas. Comme ils ne font pas mine de se ranger sur le côté, je baisse la vitre et je les interpelle de la voix. Ils s’arrêtent, relèvent la tête, me regardent indécis. Que faire ? Aller vers elle ? Continuer à avancer ? Je les entends réfléchir. De toute façon, nul ni rien ne me presse. Je coupe le moteur. Cela éveille leur curiosité. L’un d’eux, le Noir, s’approche de quelques pas, hume l’air en ma direction, les naseaux écartés et frémissants. Le Pommelé s’enhardit ; il le dépasse et n’est plus qu’à un mètre de la voiture. Comme j’ai pris soin d’ouvrir la portière avant de couper le moteur, je les entends respirer. Le Baie ne veut pas être en reste et fait aussi quelques pas vers moi ce qui a pour effet de faire avancer les deux autres.
Ы Qu’est-ce que vous fabriquez en plein milieu de la route ? » Ils sont attentifs à ma voix. « Vous devez être dans un pâturage ! »
Le Baie hennit pour me répondre. Je sors la tête du véhicule, ce qui amorce un mouvement de recul du trio. Aussitôt le léger moment de prudence passé, ils tendent à nouveau le cou vers moi. Encore un pas. Le Noir dépasse le capot et regarde avec insistance la portière. Il me voit très bien. Ils sont loin d’être farouches.
Je connais mal le langage chevalin, mais j’ai un assez bon contact avec les chevaux. Ceux-ci ne dérogent pas à la règle. Je saisis doucement un morceau de la baguette posée sur le siège du passager et, lentement après l’avoir fait passer dans ma main gauche, je l’amène doucement vers la vitre baissée. Ma manœuvre n’est pas passée inaperçue du Noir. Il tend le museau. Encore un pas. La curiosité l’emporterait-elle sur la prudence ? Oui ! Encore un pas et ses lèvres saisissent le quignon de pain. Je prends le reste du pain et j’ouvre la portière tout en tenant un morceau du pain bien en évidence. Je les sens tous les trois en alerte prêts à faire un bond et s’enfuir. Alors, je leur parle. Je leur raconte mon expédition en exécutant des gestes fluides. J’ai les deux pieds sur la chaussée et ils écoutent toujours l’histoire passionnante de mon périple en Berry. Lentement, je me redresse à la force des mollets. D’une main, je retiens la portière en m’y appuyant ; dans l’autre, j’ai la friandise convoitée par le Noir. Voyant que les choses se développent dans le bon sens, le Baie et le Pommelé m’entourent aussi. Mes gestes peuvent à présent être normalement exécutés. Dorénavant, ils m’ont cernée et savent ne rien avoir à craindre de moi. Comme j’ignore où est leur pâturage, impossible de les y reconduire. Aucune ferme ou maison à l’horizon n’est visible. Comme s’ils devinaient mes pensées, ils s’en retournent d’où ils venaient et quand je mets le moteur en marche, ils prennent le trot.”

 

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